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Focus sur une œuvre : Waterwall de Keith Haring

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Par Thibault de Watrigant6 min
29/09/20

Nous vous présentons "Waterwall", une épatante fresque réalisée en 1984 par Keith Haring à la National Gallery of Victoria de Melbourne. Posons notre loupe sur cette œuvre monumentale qui est entrée dans la légende.

Waterwall, Keith Haring, 1984 © NGV


Keith Haring en Australie

Keith Haring peignant Waterwall © NGV

Au cours de sa vie, Keith Haring n’a séjourné qu’une seule fois en Australie, du 8 février au 8 mars 1984. Sa venue en Australie a été organisée par un certain John Buckley, à l’époque, il était le directeur du Centre d’Art Contemporain de Melbourne. Ce dernier a proposé à la National Gallery of Victoria de Melbourne de collaborer pour un grand projet avec l’artiste américain.


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Un projet hors norme

Waterwall de Keith Haring vue de l'intérieur © NGV

Il a été convenu que lors de sa venue Keith Haring aurait pour mission de peindre l’entrée vitrée du Musée de Melbourne, appelée la "Water Window". Comme son nom l’indique, cette surface vitrée est un mur d’eau, composé de 9 panneaux de 7 mètres de haut et de 2 mètres de large, soit une surface totale de 7 mètres par 18. Pour que Keith Haring puisse produire son œuvre, le musée australien a dû couper le système de circulation d’eau sur cette surface vitrée. Cette immense baie vitrée fut un support très apprécié par Keith Haring qui réalisa la fresque entre le 21 et le 22 février 1984, une œuvre qui était visible à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment. À cette période, c’était le projet le plus imposant que l'artiste avait eu à mener de sa carrière et c’était aussi la première fois que Keith Haring s’essayait à la peinture sur verre. 

Pour peindre, Keith Haring utilisa une machine servant à cueillir des fruits pour monter et descendre à sa guise. Cette machine bouleversa sa pratique artistique puisqu’elle le suivit jusqu'à la fin de sa vie pour ses peintures murales les plus monumentales.


Une performance artistique guidée par la musique

Keith Haring sur son étonnante machine © NGV

Keith Haring peignait habituellement sur les rythmes de musiques hip-hop et disco qui nourrissaient son imagination. Ainsi, avant de peindre, Keith Haring a d'abord installé son petit ghetto blaster, un objet qu’il emportait partout avec lui. Ce lecteur de musique plébiscité par les artistes de rue à l'époque avait été décoré par son ami artiste Kenny Scharf. Les cassettes musicales de Keith Haring avaient été préparées par des grands DJ de New York.


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Une œuvre improvisée

Keith Haring en pleine improvisation © NGV

Keith Haring n’a pu se rendre sur les lieux que deux jours avant de peindre Waterwall. En plus, il n’a pas utilisé de repère ou de modèle avant se lancer dans la création de cette peinture ! Chapeau !

À ce sujet, Keith Haring disait : « L'une des choses qui m'a le plus intéressé est le rôle du hasard dans les situations - laisser les choses se produire d'elles-mêmes. Mes dessins ne sont jamais planifiés à l'avance. Je n'esquisse jamais un plan pour un dessin, même pour une immense fresque murale. ».

Au cours d’une interview seulement quelques semaines avant sa disparition à l’âge de 31 ans, un journaliste a demandé à Keith Haring comment en travaillant sans plans, ni dessins, il avait pu réaliser des exploits aussi importants. Voici son humble réponse : « C'est probablement 20 % d'intuition, 20 % d'expérience et peut-être 60 % de chance. Je m'améliore tout le temps, donc ça vient de beaucoup d'expérience. Je me pousse à voir combien d'espace je peux gérer, toujours avec de nouvelles hauteurs et dimensions. D'une certaine manière, c'est une utilisation très rationnelle et systématique de l'espace. J'essaie de garder un sens global de la composition et de la forme, puis j'essaie d'assembler les pièces, comme dans un puzzle ou dans la construction d'un bâtiment. ».


Des couleurs simples

Keith Haring peignant en rouge © NGV

Pour obtenir du matériel, Keith Haring a reçu l’aide d’un artiste local, Mark Schaller, ce dernier lui a apporté des petites boîtes de peinture avec trois de ses couleurs préférées : le blanc, le noir et le rouge. Le but étant de rester dans la simplicité et de produire un effet saisissant. Le premier jour, Keith Haring a peint les motifs blancs, le second, il s'est occupé des motifs noirs et rouges.


Signification de l’œuvre

Le Waterwall vu de l'intérieur © NGV

Comment beaucoup d’artistes, Keith Haring n’aimait pas expliquer en détail l’iconographie et la signification de ses œuvres. Au cours d’une autre interview, Keith Haring disait : « Souvent, lorsque je dessine dans le métro de New York, un observateur reste patiemment à côté de moi jusqu'à ce que j'aie fini de dessiner, puis, rapidement, lorsque j'essaie de m'éloigner, il s'écrie : "Mais qu'est-ce que cela signifie ?" Je réponds généralement : "C'est votre rôle, je ne fais que les dessins" ».

Néanmoins, Keith Haring a offert une description très brève à la presse australienne le jour de l’inauguration officielle de la fresque : « C'est une série d'images sur la vie et les choses qui menacent la vie. C'est peut-être une sorte de jeu sur le bien et le mal, mais je préfère que les gens la lisent comme ils veulent. ».

Comme Keith Haring le proposait, nous avons décidé de vous offrir notre lecture de la partie centrale de cette œuvre monumentale (les 5 panneaux centraux). Le personnage principal qui est réparti sur les trois panneaux au centre semble être une figure maternelle en train d’accoucher. Cette figure maternelle est entourée par des dauphins, des chiens, des bébés et des danseurs. Les animaux et les bébés amènent l’idée de vie, si chère à Keith Haring. 

Sur le torse de la mère imaginée par Keith Haring, on trouve un téléviseur montrant des atomes en train d’éclater et un champignon atomique, ce qui fait écho à cette phrase prononcée par Keith Haring : « Il n'y a pas un jour de la semaine où vous ne pouvez pas allumer la télévision et entendre une discussion sur l'attaque nucléaire, sur notre propre disparition… ». Cette allusion au nucléaire reflète parfaitement les craintes anti-nucléaires de certaines artistes de sa génération. Keith Haring a grandi à Kutztown en Pennsylvannie. À moins de 100 kilomètres de son domicile se trouvait une centrale nucléaire : Three Mile Island. En février 1979, un important accident a frappé cette centrale nucléaire, faisant fondre une partie d’un des réacteurs et entraînant le relâchement de substances radioactives. Ainsi, on comprend mieux les craintes de Keith Haring au sujet du nucléaire.

De part et d’autre de la "mère atomique", Keith Haring a placé deux monstres rampants avec des têtes de serpents et des humains en train les monter. Ces serpents peuvent être une référence à la danse et au mouvement, l’une des grandes passions de l’artiste, ou une allusion aux menaces et maladies comme celle du SIDA, virus qui l’emporta six années plus tard.


Une œuvre vandalisée deux semaines après sa création

Keith Haring peignant la tête de sa "mère atomique" © NGV

Cette œuvre devait rester trois mois sur cette immense baie vitrée, mais seulement, deux semaines après sa création, elle fut vandalisée. Un journal local annonçait le 10 mars 1984 : « Des vandales ont endommagé une peinture murale sur la fenêtre avant de la National Gallery (...) Une vitre centrale de la fresque, représentant une femme enceinte, a été fissurée par une brique la nuit dernière. ». Suite à cet acte de vandalisme malheureux, la vitre centrale a été remplacée, ce qui a fait disparaître l’œuvre de Keith Haring plus tôt que prévu…

Cette œuvre a reçu un accueil plutôt mitigé par le public local, certains trouvaient que cette œuvre été trop simple, et d’autres pensaient même qu’elle n'était pas terminée. Aussi, certains Australiens ont cru y voir de la peinture aborigène…


Citations de Keith Haring sur cette fresque et sur l’art

© NGV

Pour conclure voici quelques mots de Keith Haring sur cette œuvre et sur sa vision de l’art en général : « Oui, c'était amusant, c'est mon plus grand mur à ce jour - je pense qu'il est réussi » « Je me suis fait un rôle de faiseur d'images du XXe siècle et j'essaie quotidiennement de comprendre les responsabilités et les implications de cette fonction. Il m'est apparu de plus en plus clairement que l'art n'est pas une activité élitiste réservée à l'appréciation de quelques-uns, mais à celle de tous, et c'est vers cette fin que je continuerai à travailler… ».


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